Un arbre sans racines

Le grand malheur du monde moderne, et plus particuliĂšrement de la civilisation occidentale, c’est d’avoir oubliĂ© ses racines.
Nous avons bĂąti une civilisation sur des fondations anciennes, dĂ©veloppĂ© un tronc solide, des branches, des feuilles, puis du haut de cette arbre, nous avons dĂ©cidĂ© que les racines n’étaient plus nĂ©cessaires. Alors nous avons arrachĂ© l’arbre, nous l’avons posĂ© debout Ă  cĂŽtĂ© de sa terre, persuadĂ©s qu’il resterait un arbre.
Mais les feuilles ont commencĂ© Ă  flĂ©trir, elles tombent peu Ă  peu, et les champignons rongent l’intĂ©rieur du tronc.

Ce que j’entends par cette mĂ©taphore, c’est le dĂ©racinement profond de notre identitĂ©, française et plus largement europĂ©enne. Un dĂ©racinement de la terre, du terroir, du pays, de la culture, mais aussi — et surtout — de son socle religieux : le christianisme.
Toute sociĂ©tĂ© repose sur des valeurs morales, sur une dĂ©finition du juste et de l’injuste, sur une vision du sens et de la valeur de la vie humaine. Quand ces fondations disparaissent, tout le reste devient instable.

Je pense que l’identitĂ© est aujourd’hui en crise, en particulier chez les nouvelles gĂ©nĂ©rations, et que ce problĂšme rĂ©sume Ă  lui seul une grande partie des autres. C’est pourquoi il faut aborder cette question Ă  la fois psychologiquement et philosophiquement : qu’est-ce que l’identitĂ© d’une personne ? d’un peuple ? son attachement Ă  sa culture, Ă  sa communautĂ©, Ă  son pays ?

Nous vivons dans une France oĂč il n’y a plus de projet commun. Plus de sens commun. Plus de bien commun.
La mondialisation a transformĂ© une sociĂ©tĂ© faite de communautĂ©s locales en une sociĂ©tĂ© d’individus isolĂ©s, atomisĂ©s. Selon moi, c’est l’un des plus grands drames français : l’absence totale d’un projet de sociĂ©tĂ© clair.
Que voulons-nous pour notre pays dans 10, 20, 30 ou 50 ans ?

Autrefois, des projets fĂ©dĂ©raient une nation entiĂšre : le TGV, le Concorde, la conquĂȘte spatiale. Aujourd’hui, je ne pense plus qu’il soit possible d’unir la sociĂ©tĂ© autour d’un objectif commun.
Et pour cause : encore faudrait-il dĂ©finir ce projet. Et pour le dĂ©finir, il faudrait s’accorder sur des idĂ©aux, des valeurs morales et lĂ©gales communes.

Dans un monde mondialisĂ©, on perd totalement l’attachement Ă  la communautĂ©.
Un exemple simple : l’autre jour, au rayon surgelĂ©s, je vois des cuisses de grenouilles. Cela faisait longtemps que je n’en avais pas mangĂ©. Pourquoi pas. Je regarde la provenance : IndonĂ©sie.
Quelle absurditĂ©. Un Français qui mange des cuisses de grenouilles importĂ©es d’IndonĂ©sie parce qu’elles sont moins chĂšres que celles produites chez lui.

Un marchĂ© mondial n’a de sens que si les rĂšgles sont les mĂȘmes partout, ce qui n’est Ă©videmment pas le cas. Alors, l’avantage compĂ©titif entraĂźne une domination, un afflux de capitaux, et la disparition des acteurs locaux moins compĂ©titifs.
Je parle ici de mondialisation parce qu’elle est une consĂ©quence directe de la perte d’identitĂ© nationale. Un pays rĂ©ellement souverain et protecteur n’ouvrirait jamais son marchĂ© agricole au monde entier. Mais nous avons perdu la notion d’appartenance Ă  la patrie.
Nous avons oubliĂ© ce rĂ©flexe simple : je ne veux pas dĂ©pendre d’un autre État pour me nourrir.

Quatre-vingts ans de paix relative en Europe nous ont donnĂ© l’illusion que cela durerait Ă©ternellement. Que produire sa propre nourriture n’était plus nĂ©cessaire puisqu’on pouvait l’acheter ailleurs Ă  moindre coĂ»t.
C’est ainsi qu’a commencĂ© le dĂ©racinement progressif : de la famille, de la terre, des produits, du projet de sociĂ©tĂ©, et finalement de soi-mĂȘme.

L’individu moderne est dĂ©racinĂ©. Son identitĂ© n’est plus Ă©tablie. Il n’est plus connectĂ© Ă  une histoire, Ă  une patrie, Ă  une communautĂ©. Ce phĂ©nomĂšne est encore plus visible dans les grandes villes.

Ce dĂ©racinement mĂšne au dĂ©sespoir et Ă  l’absurditĂ©. On ne peut plus se projeter dans la continuitĂ©. Nous sommes le maillon de la chaĂźne qui ne s’y est pas accrochĂ© ; alors ceux qui viennent aprĂšs ne pourront pas s’y accrocher non plus.
Cela se reflĂšte dans la peur d’avoir des enfants, dans la peur d’un monde instable, des crises, des guerres. Cela se reflĂšte aussi dans les politiques identitaires : on rĂ©duit son identitĂ© Ă  son orientation sexuelle, Ă  son attirance, Ă  sa couleur, Ă  son ethnie — faute de l’avoir dĂ©finie autrement.

L’homme ne peut pas vivre sans identitĂ©, sans cause. Il doit servir quelque chose, dĂ©fendre quelque chose, mĂȘme si ce n’est que combattre ce qu’il juge injuste.
Malheureusement, faute de racines, il s’approprie des identitĂ©s faibles et artificielles : supporter d’un club de foot, militant d’un slogan, consommateur d’une idĂ©ologie vide.

Alors la vraie question demeure : qui suis-je ?
Un individu interchangeable, somme de ses pulsions dans un marché mondialisé ?


Ou un homme créé Ă  l’image de Dieu, honorant sa famille et ses traditions, dĂ©fendant sa terre française, et essayant de vivre, imparfaitement mais sincĂšrement, comme le Christ le demande ?

Commentaires

Une rĂ©ponse Ă  « Un arbre sans racines »

  1. Avatar de La ville est l’antre du Diable – Le Semeur

    […] Et l’on sait ce qu’il advient d’un arbre sans racines… […]

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